Entre électro engagée et textes en français, le projet de Najma Dream marque un tournant radical par rapport à son premier album. L’artiste nous raconte sa transformation artistique, son expérience berlinoise et ses combats militants.
Pour commencer, en quelques mots, peux-tu décrire ton projet pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore ?
C’est de la chanson électro militante. Avec mon premier album, le lead était l’exploration du saxophone et des outils analogiques, en collaboration avec un beatmaker. Les textes étaient en langue étrangère, dans la continuité de mon background de musique balkanique.
Sur les deux dernières années, j’ai voulu écrire en français. Mes expériences n’étaient plus attachées à des voyages en Roumanie mais à un vécu personnel, avec une thérapie qui m’a ouvert les yeux sur pas mal de choses. Ce travail personnel est devenu une source d’inspiration pour l’écriture, et je me suis formée à la MAO. Je suis devenue productrice de mes sons et les textes sont devenus l’élément central, plus que les recherches autour du saxophone.
Côté influences on peut retrouver : Irene Dresel, Charlotte Dewitte , Romane Santarelli, Gesafelstein, Indus Trax, Peaches, Uzy Freyja, Schlaasss, Stupeflip (côté plus punk, liberté dans les textes, assumer d’être frontale) et Suzane pour la détermination avec le track « mouvement » ecouté en boucle.
Tu es partie trois semaines à Berlin l’année dernière. Qu’est-ce que cette ville t’a apporté ?
C’était un mythe pour moi, l’électro berlinoise. J’avais envie de voir ça sur le terrain. J’y ai fait un concert incroyable organisé par un collègue musicien qui vit là-bas depuis 18 ans. Les Berlinois m’ont dit que c’était hyper différent de ce qu’ils connaissaient, et j’ai vraiment senti une connexion.
J’allais quasiment tous les soirs en club. J’ai besoin de contrebalancer le temps en studio avec de l’expérience live, sinon c’est trop enfermant. J’ai pu accéder à des soirées underground, mais aussi au Berghain. J’ai fait seulement 20 minutes de queue, ce soir-là l’ambiance était bonne, pas ce côté austère habituel. J’ai aussi découvert le KitKatClub, sans savoir que c’était une boîte libertine. Bref, j’ai vu à la fois le côté commercial et authentique de Berlin.
Aujourd’hui tu sort ton nouvel album « Mitote ». Comment il c’est construit ?
Il a fallu que je me forme intensément à Ableton, l’écriture et la composition m’a pris deux ans jusqu’au 1ers live. J’ai aussi intégré trois guests : un percussionniste sur quatre morceaux, une trompettiste et une violoncelliste, pour garder une part organique. J’ai toujours eu en tête la vision du live en parallèle de la production studio. Sur les douze morceaux, huit seront clippés.
Un morceau en particulier a fait parler de lui : « Love Bombing » qui parle des rencontres virtuelle
C’est basé sur mon expérience personnelle avec les applications de rencontre. Le comportement des hommes sur ces plateformes est abject, et cela rejoint ma prise de conscience féministe et ma dénonciation du système patriarcal. C’est un sujet qui parle à des millions de gens, j’espère que ça aide à briser le silence.
Un autre morceau nous a marqué, la piste 07 « Non c’est non »
Ce morceau a été écrit après avoir vécu des violences sexuelles. C’était un exutoire immédiat. Mettre ce texte sur l’album était une évidence, même si j’étais bien suivie thérapeutiquement. J’ai senti légitime de partager et de soutenir la libération de la parole. En live, c’est un morceau qui surprend mais qui crée un échange intense. Beaucoup de femmes viennent me voir après pour me remercier, certaines témoignent de leurs propres expériences. Ça ouvre un dialogue, ça permet de parler de sujets qui étaient restés silencieux.
Tu refuses d’être sur Spotify. Pourquoi ?
C’est une façon de me positionner par rapport à l’industrie musicale. Spotify finance indirectement l’armement via leur IA, les artistes sont appauvris avec une rémunération ridicule ! 0,0015 centime par stream. Je n’ai pas de manque à gagner car ma musique est peu streamée de toute façon, mais pour les petits artistes émergents, c’est un faux espoir. En parallèle, ils intègrent de plus en plus de musique générée par IA qui exploite le travail des vrais artistes pour créer du profit artificiel. Éthiquement, ça pose problème.
Je préfère des plateformes comme Bandcamp. Pendant le COVID, ils reversaient tout aux artistes sans commission. Aujourd’hui, les « Bandcamp Friday » continuent sur ce principe. C’est de la consommation éthique, comme aller au marché bio.
On travaille actuellement avec le distributeur Absilone pour trouver une alternative : YouTube, Bandcamp et Deezer, quitte à réduire la visibilité. C’est un pari dans le temps, peut-être qu’un mouvement plus large va se créer.
Quelle est la date de sortie et comment vas-tu célébrer ?
La date initiale était le 18 septembre, mais avec le changement de distributeur pour maintenir le boycott, on est en phase d’ajustement.
Il y aura une release party à La Java à Paris, puis trois concerts d’affilée : Paris, Nantes et Rennes, soutenus par le label. Et une date spéciale à Marseille avec le collectif Circular, qui utilise un vélo cargo sonorisé pour des concerts en espace public, j’adore cette idée d’art de rue. Une vidéaste me suivra sur deux week-ends pour produire quatre épisodes documentant la sortie.
As-tu d’autres projets en cours ?
Oui, je rencontre prochainement Nymphéa, une bookeuse de la structure Queer et Femmes en Scène. Elle est venue me voir en août à Nantes, lors de la dernière saison du lieu militant queer La Chaumière. On va collaborer à partir de cette année, c’est parfait pour la cohérence du projet.
Il y a aussi le clip du track « quand je baise c’est politique » qui arrive et qui m’a permis de réunir un groupe de femmes pour le tournage. Ca parle de la sexualisation du corps, des femmes dans les rapports hétéro normés. C’est une remise en question aussi du poids de la vision patriarcal érotisé, avec des corps de femmes enfants, c’est une façon de militer aussi pour la visibilisation de la diversité de tous les corps. Inviter les femmes à reprendre le pouvoir sur leur corps. Un militantisme qui s’invite jusque sous la couette !
Pour le merchandising, j’ai créé des porte-clés en forme de clitoris fabriqués par une association rencontrée dans un festival féministe. Les ventes bénéficient d’associations luttant contre l’exclusion et les violences faites aux femmes.
Et évidemment, il y a la tournée 2027 qui est déjà en train de se construire !